Aifelle *.

16,00
3 septembre 2014

Thomas Vinau, c'est avant tout une sensibilité à fleur de peau, une attention aux petites choses de la vie, une pudeur qui met de la distance avec la difficulté d'être, le tout baigné dans une poésie qui semble innée chez lui.

Après l'angoisse de la paternité (Nos cheveux blanchiront avec nos yeux), le retour à la maison de l'enfance (Ici ça va), voici des temps plus désenchantés. La femme aimée est partie, laissant Joseph s'occuper de leur fils de 7 ans, Noé. Le roman se déroule sur une semaine, celle où Noé va passer huit jours chez sa mère, laissant Joseph déboussolé, ne sachant que faire de ce temps vide devant lui. Il va se réfugier dans la cabane de son fils, bricolée dans un cerisier et se laisser dériver doucement, observer la nature, les nuages, en se gavant de nourriture régressive et en picolant.
Quand il sort de son repère, sale, hirsute, un peu hagard, il fait des rencontres insolites, au gré de ses errances, heureux de cotoyer les autres, la jeune flûtiste qu'il observe de son arbre, un compagnon de galère, sans oublier Odile la tortue, qu'il trimballe avec lui.

J'ai retrouvé avec plaisir la petite musique de l'auteur, distillée de livre en livre, même si celui-ci m'a paru d'une tonalité plus triste. La poésie est toujours là dans le regard qu'il porte sur le quotidien, l'observation de tout ce qui l'entoure, la délicatesse dans l'évocation des sentiments, l'étonnement devant le monde et son drôle de fonctionnement. J'ai cru y percevoir aussi une immense tendresse inemployée sur cette semaine sans Noé. Son retour annoncé va laver les miasmes des derniers jours, chasser les vieux démons et dégager le ciel.

Autoportrait d une photographe

Huguier, Françoise

Sabine Wespieser Éditeur

20,00
9 juillet 2014

L'auto-portrait passionnant d'une talentueuse photographe

Le livre est sous-titré "autoportrait d'une photographe" et c'est bien de cela qu'il s'agit. Quarante années d'une carrière riche en péripéties sont relatées. Peu d'éléments de vie privée, juste ce qu'il faut, mais une multitude de voyages et d'aventures aux quatre coins de la planète où Françoise Huguier s'est rendue pour différents magazines, de 100 idées à Libération, avant de passer à des projets plus personnels.

L'enfance de la future photographe est traversée d'une rude épreuve. Son père dirige une plantation au Cambodge ; c'est le début de la guerre d'Indochine. A la suite d'une attaque, Françoise et son frère sont enlevés par le Viet-minh et passeront 8 mois dans la jungle dans des conditions épouvantables avant d'être libérés.
Suivront le retour en France en région parisienne et la scolarisation au pensionnat des oiseaux, à Brunoy où elle bénéficiera de la méthode Montessori. Elle se montre assez rebelle et rétive à l'ordre établi et son expérience est trop différente de celle de l'entourage, enfants de bourgeois privilégiés. Quand les parents de Françoise Huguier retournent en Bretagne, leur région d'origine, elle décide de rester à Paris où la vie d'étudiante s'ouvre à elle. La voilà libre, curieuse de tout, cherchant une voie. Après avoir pensé au cinéma, ce sera finalement la photographie. Elle fait un patient apprentissage en laboratoire, avant de commencer à travailler pour le magazine 100 Idées d'abord, suivi de bien d'autres.

Pour rendre compte de cet autoportrait, il faudrait presque mentionner un extrait par page tellement il est foisonnant de voyages, de rencontres, de projets, d'aventures. L'impression que j'en retire est que Françoise Huguier est une femme libre, qui n'a pas peur de grand chose et n'a jamais hésité à prendre des risques lorsqu'un projet lui tient à coeur. Toujours en mouvement, intéressée par de multiples sujets, elle s'est questionnée sans cesse sur la meilleure manière d'en rendre compte, souvent en binôme avec un journaliste. Elle a un lien particulièrement fort avec l'Afrique, le Mali, où elle a vécu un certain temps.
Les conditions de travail qu'elle décrit au début de sa carrière n'ont plus rien à voir avec ce que sont devenus la photo et le journalisme aujourd'hui ; elle a rencontré ou travaillé avec toutes les personnalités qui comptaient à l'époque, dans une grande liberté, du Japon à l'Afrique, en passant par la Sibérie, les appartements communautaires en Russie. Les doutes la gagnent régulièrement sur ce qu'elle fait, mais toujours un sujet ou une rencontre la font repartir.

Les phrases sont courtes, le style direct, ce qui fait ressentir d'autant plus l'éclectisme des sujet abordés, des pays découverts et des personnalités rencontrées, que ce soit les grands couturiers comme Issey Miyaké, Christian Lacroix, ou Michel Leiris, Serge Daney, le ministre de la culture Michel Guy etc .. Elle est aussi curieuse de ce monde-là que des peuples Nenets ou des prostituées en Afrique.

Un livre qui m'a passionnée par tous ses aspects, artistiques, politiques, anecdotiques, l'auteur s'est souvent trouvée là où les évènements basculaient, effervescence des années 70, troubles en Afrique, chute de l'empire soviétique.

Éditions de L'Olivier

18,00
29 mai 2014

Etgar Keret est un écrivain Israëlien, qui a publié plusieurs recueils de nouvelles, des BD et travaille également pour le cinéma. "Sept années de bonheur" est purement autobiographique, l'auteur y raconte des histoires qui lui sont arrivées durant les sept années qui ont séparé la naissance de son fils de la mort de son père. Des chroniques courtes relatant aussi bien les petits faits du quotidien à Tel Aviv que les souvenirs de ses parents, tous deux survivants de l'holocauste. Chroniques autobiographiques, mais revue à la sauce de l'auteur, assaisonnée parfois d'une bonne dose d'exagération ou de rêve et traversée par un humour ravageur.
Je ne connaissais pas cet auteur et j'ai adoré le ton de ses chroniques, il se dévoile par petites touches intimistes, son amour débordant pour ses parents, son frère aîné surdoué, sa soeur, ultra-orthodoxe et ses 11 enfants, sa vie d'écrivain, le tout sur fond de bombe ou de roquette toujours prête à tomber quelque part, pas loin.
C'est un livre touchant, qui fait ressortir les difficultés de vivre au quotidien dans un pays toujours en danger, la complexité et la diversité des situations. Le thème de la filiation y est important, dans une interview radiophonique, l'auteur soulignait l'importance de ces sept années ou grand-père et petit-fils ont pu se connaître, bonheur auquel il n'avait pas eu accès lui-même.
A découvrir sans faute.

Robert Laffont

14,00
1 mai 2014

Une lecture réconfort

Pierre et Florian ont été des amis d'enfance très proches avant de se perdre presque de vue pendant 30 ans. C'est Pierre qui renoue le contact en proposant à Florian de l'accompagner dans un voyage professionnel de quelques jours du côté de la Normandie et de la Picardie.

La cinquantaine est propice aux bilans et il n'est brillant ni pour l'un, ni pour l'autre. Pierre, marié à Béatrice, sent qu'ils s'éloignent inéluctablement l'un de l'autre. Florian, après 3 divorces, vit avec une femme qu'il n'aime pas vraiment et a une fille qu'il ne voit pas souvent.

Le voyage est l'occasion de refaire connaissance, les deux hommes égrènent des confidences avec plus ou moins de facilité ou de gêne. Au moment où l'on se demande où va le livre, surgit fort opportunément la Comtesse Emiliana di Castelcampo. Sa voiture dans le fossé, Pierre et Florian la raccompagnent à son château et vont découvrir la bande hétéroclite qui y vit. Léo, le mari, Benny, ancien rappeur, une kyrielle d'animaux, un groupe de jeunes volontaires sur le chantier de restauration, Lucie qui a trouvé l'amour ici etc ..

A partir de cette rencontre insolite, la vie de Pierre et de Florian va s'infléchir insensiblement vers plus d'authenticité. La Comtesse un peu extra-lucide va servir de révélateur à leurs désirs réels et leur donner peut-être la force de prendre un nouvel élan.

C'est toujours un plaisir de se couler dans les romans d'un auteur qui aime ses personnages et ne leur souhaite que le meilleur. Sous des dehors légers, le questionnement l'est moins, la cinquantaine n'est pas toujours confortable, que faire à partir de ce qui est déjà joué, pour ne pas tourner en rond dans ses erreurs ? C'est un tournant difficile à négocier et si j'ai un reproche à faire au roman, c'est de nous présenter des situations qui s'arrangent un peu trop miraculeusement. Un rien trop parfait.

Mais si vous vous sentez blessés par la vie ou si vous avez envie d'un moment de réconfort, n'hésitez pas, c'est une lecture faite pour vous. J'apprécie aussi les références dont l'auteur émaille ses histoires, que ce soit en musique ou en littérature.

13 janvier 2014

Suite à une rupture amoureuse, Clara quitte Paris et se réfugie dans une maison à la campagne, au bord de la Loire, où elle pourra sculpter dans la solitude et le calme. Elle n'a pas de projet précis, elle se laisse plutôt porter par son intuition, elle sait seulement qu'elle a besoin de cet éloignement et qu'elle s'y sent bien. Comme elle le dit elle-même "Je n'ai jamais été très douée avec les mots".
C'est un premier roman que je qualifierai de doux et feutré. Il ne se passe pas grand chose, Clara observe, se promène tous les jours le long du fleuve, y ramassant des pierres très anciennes. Elle regarde la nature, les oiseaux, rencontre l'Adorateur, un jeune marginal qui prend tous les jours une photo du paysage.

Peu à peu, elle fait connaissance avec quelques villageois, Thierry l'artisan qui rend habitable sa maison, Ameline la pharmacienne qui, elle, donnerait cher pour quitter cette campagne qu'elle exècre, Omar, le précieux voisin et sa chienne, Belle.
Elle sculpte le papier emplissant sa maison de ses oeuvres légères et aériennes ; pour le moment, elle est incapable de passer à une matière plus lourde. Le texte est émaillé de citations de Giacometti et Arp sur la création, en touches délicates. L'arrivée d'un petit chaton, Plume, va rompre sa solitude et l'ouvrir à d'autres réflexions . Régulièrement, la douleur de la rupture revient la blesser, la faisant se replier encore un peu plus sur elle-même. Julie, la fille d'une amie vient quelquefois égayer sa maison.
Au bout d'un an, elle ne sait toujours pas ce qu'elle veut faire, "je me sens plus évanescente que jamais" dit-elle. Le départ de quelques personnes de son entourage va la contraindre à se questionner sur sa solitude et son avenir, ses anciens amis la pressant de revenir à Paris. Je n'en dirai pas plus, sinon que j'ai aimé l'écriture, je me suis retrouvée dans certaines réactions de Clara et sans savoir exactement pourquoi, j'ai été charmée par cette parenthèse discrète, ce lent glissement des jours, loin du fracas du monde.